arthur lee & love - part.2 : les fleurs du mal

Vers la première partie : Between Clarksdale and Hillsdale. C'est l'été 67. Depuis deux ans déjà, Arthur Lee règne sur son royaume ensoleillé. Au coeur de la scène hollywoodienne, entre les ombres des vieilles légendes et les lumières des nouvelles idoles, il est le prince noir qui attire à sa suite une cour de jeunes hommes et de jeunes femmes énamourés. Têtu et fantasque, il consomme les drogues, lectures et nubiles avec l'appétit d'un homme au bord du précipice. Son esprit est préoccupé. Certes son groupe est vénéré mais son refus de jouer en dehors de la Californie du Sud freine son succès commercial. De plus il a conseillé à son label de signer un autre groupe de rock issu de la scène de Los Angeles. Un concurrent sérieux, un deuxième coq dans la basse cour, fondé par d'ex-étudiants en cinéma et lourdement baptisé The Doors. Mais Arthur s'en fout. Lui, il pense à son propre trépas qu'il croit imminent. Depuis la fin de l'enregistrement de Da Capo, il écrit frénétiquement pour mettre sur bande magnétique son testament artistique. Il a beaucoup écouté les sons qui chaque mois viennent bouleverser l'ordre pop établi. Les Beatles bien sûr, Pink Floyd, Traffic, les Beach Boys de Good Vibrations et surtout cet ancien copain de galère, canard boiteux devenu cygne psychédélique, Jimi Hendrix. Pour Arthur Lee, la lecture pyrotechnique du rock anglais a rendu caduque l'exploration blues électrique. Dans un esprit de contradiction typique, il décide de construire le troisième album de Love sur le son de la guitare classique et d'arrangements acoustiques. Les premiers morceaux essayés en répétition s'avèrent beaucoup trop ardus pour le groupe affaibli par la drogue. Arthur Lee n'a jamais été un démocrate mais la création de Forever Changes le transforme en dictateur sadique. Il saque l'intégralité du groupe pour aller enregistrer ses chansons avec l'orchestre du studio Gold Star, fétiche de Spector et de Brian Wilson. Puis il insiste dans le même temps pour que le groupe mis au chômage technique, assiste aux séances. Il souhaite aussi faire appel au guitariste du Buffalo Springfield, Neil Young, pour faire office de producteur. Finalement l'idée est abandonnée pour revenir à Paul Rotchild qui avait supervisé les deux disques précédents. De même après quelques temps, à l'occasion d'une mutinerie, le groupe reprend sa place et réussit à rendre les dynamiques étranges au coeur des chansons de Forever Changes. Forever Changes, aujourd'hui reconnu comme l'un des grands albums de l'histoire du rock, est un drôle d'animal. C'est un album beaucoup moins facile à apprivoiser que sa clarté sonore ne le laisserait croire. Les canevas rythmiques sont affreusement complexes. Les constructions mélodiques en escaliers sont toujours farouchement audacieuses. Et l'on peine toujours à savoir qui commence quoi et qui le finit. Véritable labyrinthe, cette musique n'a de sunshine pop que l'écorce superficielle. Au coeur, les ténèbres. Alone Again Or, plus beau morceau du groupe, est un évident single. Il représente toute l'ambition d'Arthur Lee pour son disque. Il reste la chanson qui le définit, même si elle est la création du guitariste blond Bryan Mac Lean. Tout le reste de l'album est au diapason de cette ouverture entre esprit mariachis et pop céleste. Alone Again Or

L'album comporte 11 pistes et toutes explorent les angoisses d'Arthur Lee. A House Is Not A Motel, And More Again, You Set The Scene (apocalypse californien sous influence dylan), Daily Planet (Hommage à Clark Kent et Superman), The Red Telephone (la peur atomique au centre de la guerre froide). Le disque fait la somme des peurs nichées dans le mensonge hollywoodien. Arthur Lee sait qu'il est un outsider et que le flower power ne changera rien à sa couleur de peau ni aux préjudices qui lui sont attachés. Bouquet de fleurs vénéneuses, Forever Changes irradie comme un soleil ébène. Les cordes de David Angel ne font que rehausser l'oxymore qui sert de terreau à ce disque unique. Modèle d'une musique exigeante, le disque publié au début 1968 ne rencontre aucun succès sur le territoire américain et ne rencontrera qu'un succès modeste au Royaume Uni. Le reste du monde est déjà passé à autre chose, le hard-rock à Cream ou le retour aux sources américaines à la manière des Stones ou de Dylan. Le temps de l'insurrection est venu et personne ne veut d'un album aussi étrangement délicat. Après un dernier single inédit Your Mind & We Belong Together/Laughing Stock, le line up d'origine jette l'éponge. Les drogues, les ressentiments et le manque de succès ont eu la peau du groupe le plus visionnaire de son époque. Your Mind & We Belong Together :
Arthur Lee continuera Love avec des musiciens de plus en plus interchangeables, louvoyant entre le blues rock hendrixien mal digéré et des souvenirs pop trop rares. Il fera l'aller retour entre la case prison et des périodes d'activités de plus en plus espacées. Bryan Mac Lean, lui, deviendra Born Again Christian après sa tentative avortée de carrière solo. Le reste du groupe disparaîtra dans la nature. Il faudra attendre la fin des années 70 et la vague post punk anglaise pour que l'influence de Love et des ses chefs-d'oeuvre sixties reviennent au gout du jour et inspirent un nombre de plus en plus large de disciples. De nombreuses tentatives pour remettre en selle le vieux génie carbonisé furent nécessaires avant ce jour de 2004 où, sur la scène de Hammersmith Odeon de Londres, Arthur Lee puisse célébrer sa plus fameuse création devant un parterre de fans transis. Une reconnaissance tardive mais arrivée juste à temps avant que l'éternel génie incompris ne tire sa révérence en 2006. Plus de 40 après les faits, chaque génération après l'autre, auditeurs et musiciens viennent admirer le génie solaire d'Arthur et de Love.
21/08/2011
Zardoz