margo guryan : l’effet papillon

Does the Flap of a Butterfly's Wings in Brazil set off a Tornado in Texas? Ou effet papillon. Une cause infime peut-elle entraîner de grands effets ? La charmante Margo va nous permettre d'illustrer le phénomène inverse, soit comment un tremblement de terre en Californie peut provoquer le battement d'aile d'un papillon à New York.
Los Angeles est une terre de séisme. Celui-ci date du 16 mai 1966, lorsque Brian Wilson, génial et fébrile capitaine du USS Beach Boys, révèle au monde son Pet Sounds. Tremblement de terre, dont la réplique la plus célèbre sera le Sgt Pepper's des Beatles. Mais parlons plutôt du battement d'aile de Margo Guryan, conséquence moindre et charmante, dont les échos retentissent encore aujourd'hui dans les travaux les plus sucrés de Stuart Murdoch, Sean O'Hagan, Polyphonic Spree, ou encore April March & son Pygmalion Bertrand Burgalat, pour n'en citer que quelques uns...
En 1966, Margo Guryan est une jeune new yorkaise réservée, étudiant le piano classique à la Boston University. Ses modèles ont alors pour nom Bill Evans, Ahmad Jamal, Miles Davis et Thélonius Monk... Terrorisée par la scène, elle veut écrire et composer pour les autres. En 1967, Margo Guryan se fait violence et va proposer ses premières compositions de jazz vocal. Atlantic Records l'invite à en enregistrer quelques unes. De cette première vague émerge notamment Moon Ride, que les Ténardiers du label, les frères Ertegun, donneront à la chanteuse Jazz Chris Connor. Un premier essai encourageant, mais somme toute assez confidentiel. Diplômée, elle s'inscrit à la masterclass de la Lenox School of Jazz in Massachussets, où elle aura pour condisciple Ornette Coleman, qui lui offrira un bel instrumental intitulé Lonely Woman. De son côté, elle affine son approche de la composition avec On My Way to Saturday, un calypso qui fera le bonheur de Harry Bellafonte.Pendant ce temps, la planète rock fait sa révolution permanente. Mais le rock, c'est bon pour les adolescents. Margo Guryan ne s'y intéresse guère : sa vie, c'est le jazz. Le choc n'en sera que plus violent. Ce qui s'ensuit est d'une banalité navrante... mais je vous souhaite de l'avoir vécu. Un ami débarque chez vous et passe Pet Sounds. Feux d'artifices, lumière divine et chérubins. "I freaked", explique l'intéressée. Pour Margo Guryan, lire est désormais entendue. On abat les tours, on garde les fondations et on reconstruit par dessus. Le titre Think of Rain est écrit dans la fièvre de la révélation, et sera suivi en quelques semaines des mélodies qui composeront l'album Take a Picture. Voilà notre chenille devenue papillon. Margo Guryan y présente des chansons précises, ciselés et d'une redoutable efficacité : des mélodies pop subtilement teintées de jazz vocal et de bossa nova, donnant à l'ensemble un charme juvénile, lumineux et intemporel. Courant 1968, l'artiste est éditée par David Rosner (futur Monsieur Guryan) et l'album sort chez Bell Records. La critique est enthousiaste mais la belle timide se refuse toujours à monter sur scène. Aucune promotion n'est donc faite autour de l'album et celui-ci tombe dans l'oubli au bout de quelques semaines. Take a Picture offre cependant une visibilité professionnelle à Margo Guryan et nombreux seront les artistes à piocher dans son répertoire : Spanky & Our Gang, Bobby Gentry, Julie London, Glen Campbell, Bobby Sherman, Claudine Longuet, Astrud Gilberto...En extrait, Sunday Morning :

Margo Guryan disparaît peu à peu derrière sa musique puis se fait modeste professeur de piano. Fin de l'histoire mais début du culte confidentiel qui se construira au fil des décennies autour de l'album, jusqu'à ce que celui-ci vive un second printemps en 2000 avec la réédition de Take a Picture par Franklin Castle Recordings et la sortie l'année suivante de 25 Demos, collection de rarities et de prises alternatives de Take a Picture.  Extrait de l'excellent California Shake :
Que doit-on retenir de cette fable ? Une nouvelle victime de Brian Wilson ; des standards d'une modernité indiscutable ; un album fin, pudique, sophistiqué, intelligemment composé et arrangé ; bref, un plaisir sucré et rafraîchissant comme un bonbon à la menthe, ceux qui fondent dans la bouche sans attaquer la langue, sans vouloir faire de pub à la Pie qui chante.
18/11/2010
Sugar Daddy